axe « Innovation et société »

L’innovation se distingue de l’invention et de la créativité pour plusieurs raisons : c’est un phénomène qui se déploie et se diffuse ; c’est un processus non linéaire et turbulent ; c’est une activité toujours collective.
L’innovation peut être conçue comme un phénomène banal, ordinaire : on passe son temps à trouver des astuces pour « se simplifier la vie ». Même dans le cas d’activités très formalisées comme la recherche scientifique, les sociologues des sciences ont souligné la banalité, le quotidien fait de routines et d’implicites, émaillé d’inattendus, de réajustements. Bien souvent occultée dans les récits, la sérendipité (hasard, erreur, tâtonnement) est de mise dans le déroulement des activités sociales, y compris lorsqu’elles sont innovantes. On a besoin de mieux connaitre ce phénomène et ses ancrages sociaux.
Si l’innovation peut être le résultat d’incertitudes diverses, elle peut aussi produire de l’incertitude, due notamment aux usages et aux usagers. Les utilisateurs, dans certaines conditions sociales, peuvent devenir des innovateurs, en déplaçant l’usage d’un objet ou d’une technique, son adaptation, son extension à d’autres usages, son détournement, sans que ce soit prévu par les concepteurs des objets ou des techniques. Il y a une part d’incertitude suite à toute innovation qu’il importe de comprendre.
Cette incertitude n’est pas toujours le fait des usages et des utilisateurs individuels mais aussi du milieu social au sein duquel elle trouve – ou pas – à se développer. D’une manière générale, il n’est pas rare d’observer, au cours du processus de mise en place des innovations, des résistances normatives, des conflits explicites ou tout au moins la négociation de compromis, notamment dans les contextes organisationnels. Les résistances peuvent être verticales (hiérarchiques) ou horizontales (entre pairs), donner lieu à des controverses au cours desquelles sont discutées, mobilisées, transformées les innovations.
Au-delà des contextes organisationnels ou des acteurs, objets et inscriptions engagés hic et nunc dans la controverse, les innovations se diffusent sur un temps plus long. On a cherché (et on cherche toujours) des modèles de diffusion des innovations. Des anthropologues ont parlé de « réinterprétation créatrice ». Des travaux inspirés des théories de Tarde présentent l’imitation comme le moteur interindividuel des innovations. Il arrive aussi qu’on mobilise des modèles de type épidémiologique pour suivre les innovations. On peut s’interroger sur les critères de l’adoptabilité des innovations, les caractéristiques des adoptants et en dégager les dynamiques temporelles.
Au-delà de ces perspectives qui appréhendent l’innovation plutôt du point de vue de l’individu (l’innovateur), on peut plus particulièrement s’intéresser aux relations. On essaie alors de comprendre dans quelle mesure le maillage relationnel d’un milieu social et les ressources mobilisables et mobilisées peuvent rendre compte de l’émergence et la diffusion d’une innovation. De la même façon, on peut s’interroger sur l’origine institutionnelle de certaines innovations et en suivre le parcours. On peut enfin avoir une entrée territoriale et dégager les enjeux spatiaux de l’innovation.
Quel que soit ce qu’ils mettent en évidence, ces travaux partent toujours plus ou moins du principe que la découverte, l’invention, doit se frayer un chemin dans le corps social pour acquérir son statut d’innovation. Or, d’autres perspectives défendent l’idée que l’innovation est aussi une manière différente, alternative voire critique, de pratiquer une activité sociale.
Dans ces conditions, il n’y a pas vraiment d’inventeur et d’usagers, ni de pionniers ou de retardataires et l’enjeu n’est plus de diffuser une nouveauté mais dans la manière de réaliser l’activité. On parle alors d’innovation sociale. Dans une grande majorité des cas, c’est le domaine économique qui est concerné et la notion d’innovation sociale est souvent associée aux activités ressortissant du secteur particulier qu’est l’économie sociale et solidaire. Mais d’autres secteurs d’activité sont concernés, tels que le « care » et la solidarité, le « développement durable » et l’environnement, l’agroécologie, la santé, l’emploi...
On associe alors l’innovation sociale au progrès pour la collectivité, ou au bien-être et la qualité de vie (ce qui est discutable et discutée). L’innovation sociale est alors vue comme une réponse (sous forme d’organisation, dispositif, service) liée à des problèmes et mouvements sociaux et associée à des populations spécifiques (consommateurs, jeunes, femmes, classes populaires…) qui contribuent à la transformation des rapports sociaux au sein de l’espace social considéré.

Séminaire de l'axe « Innovation et société »